RENÉE LEGROS

(dite Bichette)

Je l’ai su, mais je ne l’ai pas cru.

Et parce que je ne l’ai pas cru, je ne l’ai pas su

Raymond ARON

 

Nous avons vu dans l’article sur Gustave Pitiot qu’il s’était marié avec Renée LEGROS en Novembre 1941.

Qui était cette demoiselle dont les Combs-la-Villais ont perdu le souvenir ?

A travers, la lettre de Mme Gasnes, nous avons découvert son existence.

Son histoire terrible mérite d’être racontée.

Renée est née le 19 Novembre 1921 à Paris dans le XIIIème arrondissement.

Elle est la fille de René Pierre Legros et de Jeanne Martinon.

Elle va à  l'école communale de la rue Fagon jusqu'à l'âge de quatorze ans.

Son père René était mouleur chez Electrolux, sa mère Jeanne couturière. Elle était fille unique.

           En 1935, les Legros décident de s'installer à Combs-la-Ville, où ils ont fait construire un pavillon grâce à la loi Loucheur. Renée apprend le métier de couturière et va travailler à Paris, petite main puis seconde main chez divers grands couturiers, Maggy Rouff  entre autres. Déjà comme beaucoup de Combs-la-Villais d’aujourd’hui, elle prend le train matin et soir.

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Le 16 novembre 1941, elle épouse Gustave Pitiot, à peine plus âgé qu'elle, employé à la perception de Brunoy, une commune limitrophe. C'est un jeune communiste, un militant.

Dans un premier temps, ils vont habiter chez les parents de Renée, au 31,  avenue du Maréchal Foch.

 Pour éviter la police française, et les risques de dénonciation, ils décident de louer un logement aux Lilas, près de Paris.

 

Gustave Pitiot est tout entier engagé dans la résistance, sous le pseudonyme de Le Breton. Renée le seconde. On la connaît alors sous le nom de Cunégonde.

 

A Paris, Gustave Pitiot se sent surveillé par la police. D’un commun accord, Ils décident de se séparer pour la dépister, après avoir vécu ensemble moins de sept mois.

 

Renée se réfugie à Moret-sur-Loing, chez des amis qui lui trouvent un abri. C'est là que les brigades spéciales l'arrêtent, le 20 juin 1942, deux jours après avoir arrêté Pitiot. Elle rejoint au dépôt de la prison du Palais de Justice les jeunes F.T.P. arrêtés le 18 juin: Madeleine Doiret, Lulu Thévenin et sa sœur Carmen, Mounette, Jackie Quatremaire.

 

Là sont internés plusieurs otages, dont son mari.

Dès son arrivée, Renée est soumise à de nombreux interrogatoires. Elle n’a jamais évoqué de brutalités de la part de ses geôliers.

Dans une lettre de Gustave adressée à sa Sœur,  il  dit que Renée était admirable et qu’à toutes questions, sa réponse avait été : «  je n’ai rien à répondre ».

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Photos anthropométriques de Renée Legros, réalisées à son arrivée à la prison de la Santé.

 

 

 

 

 

X0011.bmpFin  Juillet, les hommes et les femmes sont  transférés au Fort de Romainville. Romainville est l’antichambre des camps nazis.

 

Dès leur arrivée, les prisonniers doivent se soumettre à l’enregistrement de leur identité et à la photographie anthropométrique.

 

Ci-contre, la photo d’identité de Renée Legros.

La grimace a été volontaire en accord avec ses camarades codétenues qui ont la même attitude.

 

Le samedi 11 Août 1942, à 5h30 du matin dans le parloir de la prison, elle rencontrera pour la dernière fois son mari. Ils ont compris tous les deux ce qui allait arriver.

Les hommes au nombre de quatre-vingt-un seront transférés au fort du Mont Valérien où ils seront fusillés. Gustave Pitiot sera fusillé à 6h18 !!

X0018.bmpDurant son séjour au Fort de Romainville, Renée passera  son temps à broder, entre autres ce porte-serviettes de  table, et des mouchoirs.

Elle les fera parvenir à Mme Simonne Gasnes.

Le 22 Janvier 1943, les prisonnières sont transférées au  camp de « transit et d'internement nazi » de Royallieu  (Frontstalag 122), situé au sud de Compiègne.

 

P1010982Le dimanche 24 Janvier 1943, deux-cent-trente femmes sont entassées dans quatre wagons à bestiaux. Direction : l’Allemagne, puis la Pologne.

 

 

Presque toutes avaient été arrêtées par les policiers français de  la  « Brigade spéciale des renseignements généraux », dirigée par le commissaire Georges Veber, puis livrées à la Gestapo.

 

 

 

Le mercredi 27 Janvier 1943, elles débarquent à Auschwitz (Pologne), puis doivent parcourir deux kilomètres à pied, avec leur valise,  dans un froid extrême, à leur lieu de destination :

le camp d’extermination de Birkenau.

 

Note : Ce que beaucoup nomment Auschwitz est en fait le camp de Birkenau, qui comprend le centre d'extermination, ainsi qu'un gigantesque camp de travail forcé.

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Ce camp fut construit, dès Octobre 1941, sur ordre de Himmler en  tant que camp d’extermination. Il est aussi connu sous le nom d’Auschwitz II.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entrée de Birkenau, vue depuis l'intérieur du camp,

                 construit au printemps 1944.

 

En signe de bienvenue, à l’entrée du camp, un  écriteau où était écrit « Vernichttunglger», que l’on peut traduire par camp d’anéantissement.

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danielle_casanovaA leur arrivée dans l'immensité blanche et glacée de Birkenau, à la vue des barbelés et des miradors, ces femmes ont chanté la Marseillaise, symbole de liberté, de lutte et d’espérance.

Certaines de ses amies ont des noms connus : Danielle CASANOVA, Marie-Claude VAILLANT-COUTURIER ¹, Marie POLITZER, Charlotte DELBO, Hélène SOLOMON, cette "équipe de France" dont parlera Aragon dans le poème « Le Musée Grévin », dans l'été 1943.

 

 

A noter qu’il s’agit du seul convoi de résistantes non juives venues de France, à destination d'Auschwitz-Birkenau.

Dés leur arrivée, on leur attribue un numéro matricule commençant par 31000.

Ce numéro est tatoué pour la vie  sur leur bras gauche. Ce convoi de femmes sera désormais connu sous le nom de « 31000 »

 

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Pour les nazis, elles étaient destinées à disparaître sans laisser de trace dans "la nuit et le brouillard" (Nacht und Nebel) dans le cadre de l'ordonnance de Décembre 1941 signée du Maréchal Keitel, chef du commandement suprême de la Wehrmacht et envoyé à Auschwitz-Birkenau.

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Renée Legros sera connue désormais par l’administration nazie sous le numéro matricule 31629. Le triangle rouge à coté du matricule signifie « prisonnière politique »

 

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Pologne-Auschwitz-Birkenau-1945-1.jpgNote : Le 3 février 1943, les autorités allemandes du camp feront photographier toutes les détenues. A la libération du camp, en 1945, les polonais ont retrouvé les plaques photographiques de l’anthropométrie enterrées dans une fosse. Ces plaques photographiques ont été déposées au musée d’Auschwitz. 

 

Nous avons tous en mémoire ces photos de prisonniers entassés dans des baraquements sans eau, sans chauffage. L’hygiène y est déplorable, et très vite les maladies du camp vont se répandre dans le groupe des « 31000 ». La dysenterie et le typhus vont faire de terribles ravages. La température était descendue à -13°.

Les conditions de vie sont épouvantables. Une soupe à peine chaude, peu d’eau à boire. Les conditions sanitaires sont inexistantes.

Deux fois par jour l’appel, matin et soir,  appel qui pouvait durer quatre heures debout dans le froid, au milieu du camp.

           Les nazis avaient décidé d’assainir les marais d’alentour en utilisant la main-d’œuvre féminine. Ils étaient situés à trois kilomètres du camp. Pelles et brouettes étaient les seuls outils de travail.

Le travail dans les marais, les appels auxquels s’ajoutaient les maladies eurent tôt fait de décimer le groupe.

Le  10 avril 1943, soixante-treize jours après leur arrivée, elles n’étaient plus que soixante-dix sur deux-cent-trente femmes.

Le 3 Août 1943, elles n’étaient plus que cinquante-sept !!

C’est à cette date que se produit un événement tout à fait inattendu : les cinquante-sept françaises sont transférées dans le block de quarantaine.

Ce n’est pas le paradis, mais les conditions d’hygiène et d’alimentation sont considérablement améliorées. Et elles ne sont plus envoyées au travail.

La quarantaine, c’est le salut. Plus d’appel, plus de travail, plus de marche, un quart de litre de lait par jour, la possibilité de se laver, d’écrire une fois par mois, de recevoir des colis et des lettres.

Cela va les sauver d’une mort certaine

 

carte.bmpFace à l’avancée des troupes soviétiques, et afin de faire disparaître le plus possible les traces de leur forfait, les nazis décident le 4 août 1944, de transférer les plus valides, hommes et femmes, vers le camp de Ravensbrück, au nord de Berlin.

Puis prises en tenaille entre les Soviétiques et les Américains, les françaises non juives sont transférées le 2 mars 1945 au camp de Mauthausen, situé en Autriche. Elles y arrivent le 5 mars 1945.

Chaque voyage représente plus de cinq-cents  kilomètres, effectués en camion sans bâche et à pied.

Encore une bizarrerie de l’administration nazie : le dimanche 22 Avril 1945, alors que la guerre n’est toujours pas terminée, les prisonnières françaises sont libérées et remises à la Croix-Rouge internationale, sous le contrôle de diplomates suédois.

Renée Legros quitte le village de Mauthausen en camion de la Croix-Rouge le mercredi 25 Avril 1945 pour la Suisse, puis arrive le 30 Avril 1945 à Combs-la-Ville.

Renée.bmpEn arrivant à Combs-la-Ville, elle découvre que les cendres de son mari, Gustave Pitiot, ont été déposées dans le caveau familial le Dimanche 22 Avril, jour de sa libération du camp de Mauthausen

 Très affaiblie, elle doit partir en convalescence en Alsace. Pendant son séjour elle rencontre un sous-officier, Eugène Lucien Butterlin (1911-1977)   avec qui elle s'est mariée le 6 octobre 1945 à Combs-la-Ville.

 

Le nouveau ménage s'est installé à Combs-la-Ville, à côté des parents Legros, dans un pavillon construit à crédit. Trois filles sont nées, en 1946, en 1949, en 1952.

Renée Legros est décédée le 21 avril 1961 à Clichy-la-Garenne, des suites d’une crise rénale. Elle n’avait pas quarante ans. Elle avait mal mesuré ses forces. Obligée de compter au plus juste pour payer le pavillon, pour élever les enfants, elle n'a pu se soigner et se reposer comme elle aurait dû.

La carte de déportée résistante, qui lui aurait donné droit à une pension plus forte, ne lui a été délivrée qu'après sa mort.

Elle est enterrée au Cimetière de Combs-la-Ville. (Renée Butterlin 1-C11-1271)

 Le père de Renée, Legros, avait été arrêté au début de 1942 par la police française qui, faute de trouver Gustave Pitiot, prenait un otage dans la famille. Interné à  Compiègne, il a été libéré en août 1942, après l'exécution de son gendre.

Des deux-cent-trente françaises partis de Compiègne le 24 Avril 1942, seules quarante-neuf sont revenues des camps de la mort, après vingt-sept mois de déportation.

Pologne-Auschwitz-Portail

Le travail rend libre.

 

 

 

¹ A son retour de captivité, Marie-Claude VAILLANT-COUTURIER s’engage en politique. Elle sera élue de nombreuses fois députée entre 1946 et 1973.

 

Sources :

Ø    Lettres de Madame GASNE, sœur de Gustave Pitiot.

Ø    Documents de la Maison du Combattant et du Citoyen de Combs-la-Ville.

Ø    « Le convoi du 24 Janvier », livre écrit par Madame Charlotte DELBO, matricule n° 31 661.

Ø    Le site Internet : http://www.memoire-vive.net

Ø    Documents personnels.  

 

Le Musée Grévin

Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle
Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop
Ma France mon ancienne et nouvelle querelle
Sol semé de héros ciel plein de passereaux

Je vous salue ma France où les vents se calmèrent
Ma France de toujours que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l'oiseau du large y vienne et se confie

Je vous salue ma France où l'oiseau de passage
De Lille à Roncevaux de Brest au Montcenis
Pour la première fois a fait l'apprentissage
De ce qu'il peut coûter d'abandonner un nid

Patrie également à la colombe où l'aigle
De l'audace et du chant doublement habitée
Je vous salue ma France où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité

Je vous salue ma France où le peuple est habile
A ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l'on vient saluer de loin dans sa ville
Paris mon cœur trois ans vainement fusillé

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu'il ne tonnera plus
Liberté dont frémit le silence des harpes
Ma France d'au-delà le déluge salut

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Louis Aragon

Publié sous le pseudonyme François-la-colère (1943).