GUSTAVE  PITIOT

Nous connaissons tous, à Combs-la-Ville, la rue Gustave Pitiot, proche de la gare. En dessous de la plaque, une inscription mentionne « fusillé le 11 août 1942 ».

Mais qui était Gustave Pitiot ?

Plutôt que d’écrire un article sur lui, je vous laisse découvrir la lettre de Madame Simonne Gasnes, de son nom de jeune fille Simonne Pitiot. En effet, elle était l’une des trois sœurs de Gustave. Voici. 

Monsieur,

Je m’excuse d’avoir tardé de répondre à votre lettre me demandant de vous parler d’un épisode de notre vie qui reste très douloureux. Aussi je vais vous donner les renseignements que vous me demandez sur les circonstances du décès de mon frère Gustave PITIOT. Tout  d’abord, je comprends que vous n’ayez pas trouvé beaucoup de renseignements, à la Mairie, à ce sujet.

Il était né à Paris, dans le XIVème arrondissement (le 21 Avril 1920). Seul son mariage avec Renée Legros avait été enregistré à la Mairie de Combs-la-Ville (16 Novembre 1940). Notre famille a toujours habité le pays et c’est le hasard  de la vie qui nous a éloignés, mon frère et mes deux sœurs.

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Nous voyons  Gustave sur cette photo de la classe de Monsieur Letellier en 1928

(devant et  à gauche de  Mr Letellier )

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X0004.bmpCette photo a été prise lors du bal masqué à l’occasion du Mardi Gras de 1926. Gustave est déguisé en pierrot. Derrière lui, Lucienne  la plus jeune de ses  sœurs et Simonne Gasnes. 

Après mon mariage en 1931, il est resté avec mon père. Il avait réussi ses études et nous souhaitions qu’il ait un emploi stable non à la merci du lendemain. Il était entré à la Recette-Perception de Brunoy comme commis du Trésor. Avec les événements de 1936, il avait adhéré aux Jeunesses Communistes, et devenu par la suite un membre actif. C’est à partir de là, qu’il a connu Monsieur Legros, membre du Parti, dont la fille, Renée, est devenu sa femme. C’était un garçon intelligent et, je pense, très estimé de ceux qui le connaissaient.

 

 

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Cette photo a été prise en 1938, dans la cour du pavillon, 10, rue des Écoles, à Combs-la-Ville.

 Nous voyons Gustave Pitiot, fier de sa voiture, Simonne Gasnes sa sœur, et Clément Pitiot, son père.

  En 1940, à l’arrivée des allemands, il connut le triste exode sur les routes comme beaucoup. A son retour, la perception était fermée, le responsable n’étant pas rentré et il fallait que le bureau soit ouvert pour payer les pensions du mois de Juillet. On lui a demandé de prendre la responsabilité du service avec une collègue. Ils ont fait leur devoir jusqu’à l’arrivée du Percepteur. Il avait vingt ans.

 

 

X0002.bmpRenée Legros et mon frère se sont mariés le 16 Novembre 1940. Ils habitaient  chez les parents de Renée  au 31, Avenue Maréchal Foch.

Après, les événements se sont précipités. Déjà, il eut des ennuis avec les allemands, pour « Distributions de tracts  subversifs d’origine communiste».

Il est arrêté, suite à une dénonciation, le 20 septembre 1941  pour ce motif, et condamné par le Préfet de Seine-et-Marne  à être envoyé au Centre de séjour surveillé de Rouillé (Vienne).

           Il est libéré sur l’intervention personnelle du maire de l’époque (1934-1944), Monsieur André Quentin, pharmacien.

Ce jour-là aussi, la police française a perquisitionné chez mon père. Heureusement, ils n’ont rien trouvé, les stencils des tracts étaient dissimulés sous la toile cirée du buffet de cuisine.

Pour éviter de nouveaux ennuis pour leurs proches, Renée et Gustave décident de louer un logement aux Lilas, près de Paris. Gustave Pitiot est tout entier engagé dans la résistance, sous le pseudonyme de Le Breton. Renée le seconde. On la connaît alors sous le nom de Cunégonde

Gustave entre alors dans la clandestinité.

En représailles, le père de Renée Legros, est arrêté au début de 1942 par la police française qui, faute de trouver Gustave Pitiot, prenait un otage dans la famille. Interné à  Compiègne, il a été libéré en août 1942, après l'exécution de son gendre. Mais d’autres camarades sont restés et ne sont pas tous revenus

Ils ont continué de militer jusqu’au jour où nous avons vu arriver mon frère chez nous à Paris. Il était obligé de se cacher. Par la suite, il avait trouvé un vieux logement Rue Saint-Antoine. Ensuite, nous lui avons obtenu un studio dans notre immeuble. Avec sa femme il y resté jusqu’à ce qu’on les avertisse qu’ils étaient suivis et filés. A l’origine, c’était sa femme qui était surveillée ; elle avait trouvé un emploi à la Mairie de Paris, au service des cartes d’alimentation. Le matin, en se rendant à son travail, elle rencontrait un permanent du Parti Communiste qui devait être suivi. Elle lui donnait des consignes que mon frère recevait de plus haut, lui-même étant devenu permanent, ayant demandé un congé sans solde à l’Administration.

 Sa femme s’était cachée dans la région de Moret-sur-Loing, et lui, ne pouvant quitter Paris malgré les pressions de mon mari et de moi-même pour passer en « zone libre » par un  autre réseau du Parti.

      Avant de partir pour Moret-sur-Loing, Renée avait voulu revoir une amie mariée avec un jeune télégraphiste (très suspects, à l’époque à cause de leur facilité de déplacements). Quelques jours après, le 20 Juin 1942,  cette amie a reçu la visite des policiers à 6h00 du matin. Ils ont perquisitionné et n’ont rien trouvé. C’est en refermant la chambre, qu’un des policiers aperçut le sac à main de la dame caché sur le haut de l’armoire ; il revient sur ses pas pour vérifier le contenu du sac et trouve ainsi l’adresse de ma belle-sœur à Moret-sur-Loing. Quelques heures après elle fut arrêtée chez ses amis de Moret et emmenée à la prison de la santé. Quant à mon frère, après quelques jours de « liberté, il fut arrêté dans une cache boulevard Sébastopol, le 18 juin 1942.  Après ils se sont retrouvés tous deux  au Grand Dépôt du Palais de Justice à Paris.

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Nous allions toutes les semaines leur porter de quoi manger et c’est de là que mon frère nous a envoyé une lettre portée par un gardien (il y en eut d’admirables). Il nous demandait dans cette lettre de nous rendre boulevard Sébastopol et que nous trouverions dans la cheminée de sa chambre un jambon, qu’il n’avait pas eu le temps de le déguster, et de le manger sans regret. Quand nous sommes arrivés nous avons trouvé une mansarde, il n’y avait qu’un lit-cage, une table et deux chaises. Tout avait été fouillé et retourné, et même la serrure de la porte avait été enlevée. Cela exécuté par la police de l’époque. Nous n’étions pas très rassurés. Pendant que nous sommes restés, une vieille à l’allure douteuse faisait les cent pas dans le couloir. Nous avons bouché l’emplacement de la serrure et avons cherché le « jambon » à l’intérieur du conduit de fumée de la vieille cheminée. Mon mari a trouvé un paquet ficelé ainsi qu’un cahier. Nous sommes rentrés chez nous en prenant le chemin des écoliers, par mesure de prudence, emportant également quelques vêtements qui restaient dans la chambre. Arrivés à la maison, nous n’avons pas été longs à nous rendre compte de l’intérêt de ces papiers s’ils étaient entre les mains de la police. Nous avons fait savoir à mon frère que nous avions réussi. J’ai en ma possession une lettre du 8 Juillet 1942 dans laquelle il nous remercie d’avoir réussi ce qui le rassurait sur la suite du procès ainsi que celui de sa femme. En nous donnant des nouvelles de leur détention, il nous dit que Renée était admirable et qu’à toutes questions sa réponse avait été «  je n’ai rien à répondre ». Il avait espoir que tout allait s’arranger, que le dossier de police était maigre en tant que preuves  et que lui et sa femme attendaient avec sérénité leur jugement, mais que ce serait long car ils  étaient très nombreux à être arrêtés dans la filière (cinquante d’après sa lettre).

Malheureusement le gouvernement de Vichy en avait décidé autrement. Le commandant allemand du « Gross Paris » (abattu par la suite) ayant demandé au gouvernement de livrer ses otages¹, Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur, a établi lui-même la liste remise aux allemands. Le 10 août 1942, les femmes ont été emmenées au Fort de Romainville le matin, les hommes y sont arrivés le soir. Le lendemain à 6 heures du matin ceux-ci ont été rassemblés dans la cour, les femmes étaient aux fenêtres de leurs cellules. Ils se sont dit au revoir. Les hommes sont partis pour le Mont-Valérien en chantant la Marseillaise. Nous avons su par la suite qu’il avait été exécuté à 8h18 le matin du 11 août 1942, ainsi que quatre-vingts de ses camarades.

Ce jour là, la dernière exécution eut lieu vers 11h00. (Une terrifiante «comptabilité» tenue par la Gestapo).

Sa femme et les autres de son groupe sont parties pour Auschwitz dans le convoi de janvier ou février 1943 (en réalité le 24 janvier 1943) avec Danielle Casanova, Marie-Claude Vaillant-Couturier et Madame Fleury, la femme de notre conseiller municipal de Paris (XXème arrondissement).

DSC00170.JPGAprès trois ans de captivité, elle est rentrée en France le 25 Avril 1945¹. Le dimanche avant son retour à Combs-la-Ville, la municipalité, tout le pays et les environs avaient accompagné l’urne contenant les cendres de mon frère, car il avait été incinéré au Père Lachaise, incinération qui avait duré trois jours pour quatre-vingts fusillés, presque tous communistes.³

 

 

Ce jour là, une foule nombreuse de Combs-la-Ville et des environs l’ont accompagné au cimetière. La municipalité avait organisé une émouvante cérémonie. Un détachement militaire avec musique était  venu de Melun, ainsi que toutes les associations avec leur drapeau étaient présentes. C’est ce jour que furent  inaugurées la plaque et la rue qui porte son nom. Ce n’est pas à l’endroit où il  avait vécu ; elle avait été choisie parce qu’il l’empruntait tous les jours pour se rendre à son travail. Mon père et toute ma famille ont été très touchés de voir combien il était aimé et estimé de tous ceux qui l’ont connu.

Les cendres de Gustave Pitiot ont été déposées dans le caveau familial, auprès de sa Mère et de son Père au Cimetière de Combs-la-Ville.

 

Simonne  GASNES

 

Notes :

¹ Les otages furent arrêtés par la Police française, suite à l’attentat du 8 août 1942 perpétré au restaurant Bedford à Paris, alors occupé par les militaires allemands. Lors de cet attentat organisé par les résistants du « détachement Valmy », un officier allemand fut tué et plusieurs blessés.

² En réalité le 30 avril 1945. Elle a été libérée du camp Mauthausen le 22 avril 1945, et est arrivée à Combs-la-Ville le 30 Avril 1945.

³Après l’incinération, les cendres de Gustave Pitiot furent transférées au cimetière de Thiais.

Contrairement aux ordres reçus, un gardien du cimetière avait noté l’emplacement où les urnes avaient été déposées. En Octobre 1944, elles purent facilement être identifiées.

 

Note sur le Mont-Valérien

Le fort du Mont-Valérien est situé à Suresnes, d’où il domine le Bois de Boulogne.

C’est là que les allemands fusillèrent, pendant l’occupation de 1940 à 1944, plus de mille  résistants et otages

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Amenés de l’extérieur en camion pour leur exécution, ils étaient enfermés dans une chapelle désaffectée, puis conduits dans une clairière située à une centaine de mètres en contrebas. Leurs corps ont été ensuite dispersés dans les cimetières de la région parisienne, après avoir été incinérés pour la plupart au crématorium du Père Lachaise à Paris.

 

 

C’est le 20 septembre 2003 qu’une cloche, œuvre de Pascal Convert, portant le nom des mille-quatorze fusillés du Mont-Valérien identifiés, a été inaugurée en face de la chapelle.

On peu  y lire le nom de Pitiot.

 

shage3-mémorial-24-mention du comblavillais Pitiot Gustave Eugène.jpgshage2-mémorial-23-mention du Comblavillais Pitiot Gustave, Eugène.jpgshage1-mémorial-22-cloche portant la liste des fusillés.jpg

 

 

 

 

 

Sources :

Ø  Lettres de Madame GASNE, sœur de Gustave Pitiot.

Ø  Documents de la « Maison du Combattant et du citoyen » de Combs-la-Ville.

Ø  Archives communales (Mlle Corinne LANGUILLE).

Ø  Documents personnels.